Bordeaux Aquitaine Marine

L’Ecole des Pilotes de la Flotte

           par Philippe ARZEL

Les Pilotes de la Flotte restent dans la mémoire de tous les marins de la "Royale" comme des modèles de compétence en navigation. Cette

compétence était acquise suite à des études longues au sein de l'Ecole des Pilotes de la Flotte. C'est l'histoire de cette école a été écrite par

Philippe Arzel, un ancien pilote de la Flotte, que nous tenons à remercier pour cette colaboration.

  L'idée  de créer une Ecole de Pilotage de la Flotte est née des difficultés que la Marine Nationale éprouvait, vers 1856 et antérieurement, dans le

recrutement des pilotes côtiers expérimentés et permanents.

L’initiative et la ténacité du Capitaine de Vaisseau MOULAC qui commandait en 1861 les trois stations de petits bâtiments affectés à la

surveillance des pêches en Manche et en Mer du Nord, firent qu'une décision ministérielle du 23 mai 1862 de Monsieur CHASSELOUP-LAUBAT,

alors Ministre de la Marine, ordonna de constituer, à bord de chaque bâtiment des trois stations navales, de véritables écoles de pilotage. 

Les premiers élèves (une quinzaine) furent recrutés en fin de 1862 et installés à terre, à HONFLEUR, dans une partie des locaux de l’école

d’hydrographie, rue Haute.  C'est l’origine de notre Ecole de Pilotage. La première tournée de pilotage fut effectuée à bord de l’aviso BISSON,

commandé par le Capitaine de Vaisseau MOULAC, au printemps de 1863,  entre  DUNKERQUE  et  LORIENT, puis les élèves furent répartis sur les

bâtiments des divisions du littoral Nord. Leur instruction y fut mal dirigée et mal contrôlée. Le Pilote-Major HEDOUIN,  qui connut cette époque,

prétendait que les élèves faisaient plus de fourbissage que de pilotage.

 En 1864, l’expérience fut poursuivie et elle aurait probablement échouée. Mais le Capitaine de Vaisseau MOULAC fut promu au grade de Contre-

amiral au cours de cette même année et nommé Directeur du Personnel. Il prépara un projet de décret qui prévoyait la création d’une école de

pilotage dans chacune des divisions navales du Nord et de l’Ouest. Malgré une opposition initiale de la commission chargée de l’étude du projet,

le Contre-amiral MOULAC, soutenu par l’Amiral JURIEN de la GRAVIERE, réussit à persuader les membres  du conseil d’amirauté de la nécessité

de former des pilotes dans une école supérieure.

 Un nouveau projet fut préparé par le Commandant CORNULIER-LUCINIERE, discuté et approuvé à la séance du 5 août 1864. Le décret ministériel,

portant institution d’une école de pilotage et de pilotes brevetés ne fut cependant signé que le 14 juillet 1865. Une école de pilotage était créée

dans chacune des divisions navales de la Manche et de l’Océan Atlantique, sous la direction supérieure du Commandant de ces divisions.

  ECOLE DU NORD

 L’organisation de l’école fut activement poussée. Elle utilisa d' abord

les locaux d’HONFLEUR jusqu’en 1867, puis à cette date fut transférée

à  SAINT-SERVAN sur MER dans les locaux de la gendarmerie

maritime que nous avons connue à proximité de l’arsenal, dans l’anse

SOLIDOR.

 En 1864, un bâtiment annexe, LA MUTINE, chaloupe canonnière

gréée en trois-mâts goélette, fut affecté à l’école pour assurer les

croisières de pilotage. En 1865, la MUTINE, dont la machine de dix

chevaux ne pouvait la propulser qu’à une vitesse de trois nœuds fut

remplacée par le "FAON", aviso de  2ème classe mixte à hélice. Il

resta affecté à l’école jusqu'en 1877, date à laquelle il fut remplacé

par le CROCODILE, puis  par  l'ELAN (1) en juillet 1878.

 En 1868, un cotre, le COLIBRI fut également affecté à l’école et

remplacé en 1877 par le cotre LE  PILOTIN.

 ECOLE DE L’OUEST

 Elle ne fut organisée qu’en 1868 et fonctionna moins régulièrement

que l’école du Nord. Elle fut installée à LA ROCHELLE,  dans la vieille

tour Saint Nicolas.

 Le premier bâtiment fut l’ARGUS, aviso mixte à hélice, avec comme

annexe la péniche à voile MESQUER.  L'ARGUS, dont la chaudière

n’était pas fiable, fut remplacé à plusieurs reprises par les avisos

CHAMOIS (2), PELICAN, PHOQUE et  fut condamné en 1880, date à

laquelle il fut remplacé par la canonnière de 1ère Classe ORIFLAMME.

Le Mutin 

 LES PILOTES

 Un décret du 4 mars 1878 changeait le corps en spécialité. Ce décret suivi du Règlement du 5 mars répartissait les pilotes en trois classes. Les

élèves ayant satisfait aux divers examens successifs obtenaient à la sortie de leur école le brevet de pilote de 3ème classe. Ils pouvaient obtenir

le brevet de pilote de 2ème classe à la suite d'un examen après deux années de service à la mer et devaient alors être capables de piloter un

bâtiment à voile ou à vapeur dans tous les chenaux et dans tous les ports compris entre Dunkerque et le Raz de Sein, s'ils sortaient de l'école du

Nord, entre l’île Vierge et Saint Jean de Luz s'ils sortaient de l’école de l'Ouest. Ils pouvaient obtenir le brevet de pilote de 1ère classe après

quatre nouvelles années de service à la mer, sur proposition de leur commandant ou après être passés par les deux écoles.

 Ayant d' abord été un corps, les pilotes portaient leurs insignes sur le col :

    •             Pilote de 1ère classe : ancres doubles croisées dorées, surmontées d'une étoile dorée.

    •             Pilote de 2ème classe : ancres doubles croisées dorées, surmontées d'une étoile d'argent

    •             Pilote de 3ème classe : ancres doubles entrecroisées.

 Les pilotes de 1ère et 2ème classe étaient assimilés aux premiers-maîtres, ceux de 3ème classe aux Second-Maîtres. (Le grade de Maître ne fut

créé qu'en 1908).

 Le port des insignes demeura jusqu'au décret du 30 avril 1897 qui stipula le port du même insigne (celui du pilote de 1ère classe) pour tous les

pilotes.

 FUSION DES DEUX ECOLES

 En 1882, une quarantaine de pilotes avaient été formés par les deux écoles et on constata que les pilotes du Nord obtenaient facilement le

brevet de pilote de l'Ouest.  Le décret du 11 juillet 1882 porta création d'une école de pilotage unique sur proposition de l’Amiral

JAUREGUIBERRY alors ministre de la marine. La durée des cours était portée de trois à cinq ans.  L’école de l’Ouest fut donc supprimée. Les

instructeurs et les élèves embarquèrent alors sur l' "ELAN", qui resta affecté à l'école jusqu'en 1908, date à laquelle il fut remplacé par le

"CHAMOIS" aviso mixte à deux mats. (3)

 LE  PILOTIN fut remplacé en 1883 par un nouveau cotre, le MUTIN et, en 1884, un deuxième cotre, le RAILLEUR fut affecté à l’Ecole.  Ces deux

cotres construits chez Augustin Normand, au Havre, devaient rester en  service (à l’école), le premier jusqu'en 1925, le deuxième jusqu'en 1927.

(On retrouve le PILOTIN comme cotre garde-pêche à Douarnenez.)

 En 1890, l’école à terre fut transférée au 2ème étage de l’immeuble qui constituait l'école que nous avons connue. A la disparition, vers 1903, de

la défense mobile qui utilisait le reste du bâtiment, l’école de pilotage occupa le premier étage et le rez-de-chaussée. Plus tard, vers 1910, le

grenier fut aménagé en salle d'étude et l'immeuble qui nous abrita durant de si nombreuses années devint ainsi l’ECOLE de PILOTAGE que nous

avons toujours connue.

 Le fonctionnement de l’école fut interrompu en raison de la première guerre mondiale, d’août 1914 à août 1919. A sa réouverture, l’Ecole se vit

réaffecter le CHAMOIS et ses deux cotres MUTIN"et RAILLEUR, plus un vieux torpilleur l'AUDACIEUX remplacé en 1920 par l'ALERTE, navire plus

rapide qui permettait de développer l’enseignement de la navigation pratique plus loin de la côte avec atterrissages.

 Cependant le CHAMOIS commençait à vieillir et nécessitait des réparations de plus en plus fréquentes.  A la demande du Capitaine de Frégate

DARLAN, alors commandant de l’Ecole, il fut remplacé en 1924, par l’aviso ANCRE navire plus rapide et tenant bien la mer.

 La décision ministérielle du 15 novembre 1923 permettait d’alléger sensiblement le programme de pilotage (521 alignements sur 2693 furent

considérés comme "supplémentaires") et de  réduire la durée des cours de 5 à 4 ans. Parallèlement, en 1927, on voyait apparaître les "livres de

pilotage" imprimés, alors que jusqu' à cette époque, les élèves rédigeaient eux-mêmes leurs carnets de pilotage.

 En 1927, les deux cotres furent remplacés par un seul, plus important, le dundee MUTIN construit aux Sables d'Olonne. (Le premier MUTIN

versé, comme plus tard le RAILLEUR, à l’Ecole Navale, devait y être rebaptisé SYLPHE). L4ANCRE, navire construit en 1917 / 1918 devait être

remplacé en  avril 1939, par l’aviso-dragueur CHAMOIS (4) qui ne devait naviguer que quelques mois pour l’Ecole de Pilotage puisqu' en raison de

la deuxième guerre mondiale, le fonctionnement de l’école fut à nouveau interrompue de septembre 1939 à avril 1946.

 Au cours de la seconde guerre mondiale, peu après l’armistice, la Marine obtenait l’autorisation de rouvrir ses écoles de spécialités. La

réouverture de l’école de pilotage ne pouvait être envisagée, en raison de l'impossibilité de faire naviguer un bâtiment sur les côtes Nord et

Ouest de la France. Le C.F. DYEVRE, commandant la Marine en Tunisie et ancien commandant de l’école, proposait, à la fin d’août 1940, que tous

les anciens élèves de l’école soient rassemblés à BIZERTE, pour les préparer à obtenir dès que les circonstances le permettraient, leur brevet de

pilote et de les utiliser, en attendant, comme chef de quart sur les bâtiments armés.

 Il obtint donc l’autorisation du département au début de l’année 1941. Les 29 élèves et 5 second-maîtres pilotes en stage furent rassemblés, en

mars et avril 1941, et installés dans les locaux du Centre de sous-marins à BIZERTE. L’instruction commença le 1er mai 1941, sous la direction du

Commandant DYEVRE. Un examen eut lieu en septembre, à l’issue duquel les second-maîtres stagiaires furent reconnus admissibles au grade de

Maître. Les élèves de 3ème année et 4ème année furent versés au service général pour être utilisés en tant que chef de quart. Les élèves de 1ère

et 2ème année furent maintenus en instruction jusqu' au 1er octobre 1942, date à laquelle intervint la dissolution du groupe qui s'intitulait

"Groupe des élèves pilotes de Bizerte".

 Après la seconde guerre mondiale, la réouverture officielle de l’Ecole de Pilotage eut lieu le 1er avril 1946.

 Il fallait cependant trouver un bâtiment annexe. Le Département avait bien décidé d’achever l’aviso BISSON, qui, mis sur cale à Lorient le 1er

mars 1939, avait échappé à la destruction, mais il ne pouvait être achevé qu’en 1947. C'est donc l’aviso COMMANDANT DELAGE"disponible à

Toulon, qui fut affecté à l'école. Mais il fut immobilisé par une avarie fin août 1946, et la corvette RENONCULE, commandée par le L.V. CORNEC

fut mise à disposition de l’école jusqu' à fin octobre,début novembre, tandis que le COMMANDANT DELAGE était affecté en Indochine.

 Au début de 1947, la décision fut prise d'envoyer aussi le BISSON en Indochine, et l’école se vit affecter un ex-dragueur allemand M 40, le M 275

propulsé au charbon. Ce navire était constamment en avarie et il fut remplacé fin 1947 par un autre ex-dragueur allemand de la classe M 35, le

M 252 qui reprit le nom de ANCRE. Souvent immobilisé, par des avaries de chaudière principalement, son remplacement est demandé par le C.F.

Célérier, mais le BISSON à son retour d’Indochine en 1950,  est affecté pendant cinq années à l’Ecole Navale, et ce n'est qu’en début 1946 qu’il

releva l'ANCRE.

 Malgré plusieurs fortes alarmes quant à sa survie en 1946 et 1951, l’Ecole de Pilotage vécut encore 19 années. En 1953 cependant, la durée des

cours fut ramenée de quatre à trois ans et pour alléger la charge  des élèves ; on vit apparaître les photocopies de cartes réduites et les plans de

ports imprimés.  En août 1964 tombait la décision fatale : l’Ecole n’avait plus qu'un an à vivre et devait être définitivement fermée, le 1er août

1965, alors que la France s'était retirée du commandement de l’OTAN, et qu'elle se tournait vers la Force de Dissuasion Nucléaire. Le BISSON"

étant lui aussi bien "fatigué", c'est le dragueur océanique BERNEVAL qui assura la dernière croisière de printemps et la dernière croisière

d’examen de printemps-été 1965.

Les élèves en formation étaient en sursis. Ceux qui entraient en 3ème année terminèrent leur cycle normal ; ceux qui commençaient leur 2ème

année eurent un programme accéléré qui devaient les amener à passer le même examen que leurs ainés; quant à ceux qui étaient admis en 1ère

année, leur formation fut réduite à une formation de chef de quart élaborée. Ce qu'ils avaient pratiqué à l’Ecole leur permettait quand même de

bien connaître la côte et ses amers, et pour leur assurer la pratique du quart, le BERNEVAL"ne prenait plus à l’heure du déjeuner qu’un mouillage

fictif, et pendant quelques heures, faisait du "bornage" hors du réseau de pilotage.

 Les Pilotes de la Flotte brevetés continuèrent à porter leurs insignes, jusqu'à extinction bien qu'un décret de février 1967, créant la spécialité de

"Chef de Quart", leur attribua aussi cette appellation, (avec mention "pilote3). Le dernier "Pilote de la Flotte" cessa son activité le 20 septembre

2000.

 Ainsi s’achevait, dans une certaine nostalgie, plus d'un siècle d'histoire de pilotage.

Philippe Arzel

notes :

    1 -  Quatrième du nom.

    2 -  Deuxième du nom - ex-DAIM, paquebot à roue rebaptisé aviso à roues (1855 - 1878)

    3 -  Quatrième du nom.

    4 - Cinquième du nom

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