Bordeaux Aquitaine Marine

La marine provençale au 15e siècle

ou la marine du Roi René 

extrait de la Revue de Provence N°1 de janvier 1899 - La marine du roi René - par J. Fournier René de Lorraine, encore peu connu sous son jour véritable, et peut-être trop souvent surnommé le bon roi, fut  surtout un bon bourgeois, il avait, si l’on en croit un érudit lorrain, une chaufferette dans ses armes! Aussi ne fut-il jamais gâté par le Dieu des armées. Il paraît s’être assez facilement consolé de ses déboires militaires par des occupations variées; la chasse, la surveillance de ses domaines agricoles, les voyages en Anjou remplirent uniquement la seconde partie de sa vie. Il s’occupait bien un peu de l’administration de son Etat, mais seulement à ses moments perdus; ses officiers en avaient la conduite, tandis que lui, le bon roi, un peu égoïste, se livrait à la satisfaction de fantaisies très diverses. Un prince aussi paisiblement occupé des choses prosaïques ne pouvait se soucier beaucoup de la marine; mais, comme il était maître d’un pays baigné par la mer sur une grande étendue, il ne pouvait s’en désintéresser complètement. Il importait de défendre le littoral, d’avoir la disposition d’une flotte modeste. D’ailleurs, les fréquentes incursions des pirates barbaresques mirent René dans l’obligation d’organiser une sorte de garde côtière, composée de trois cents soldats et marins levés dans le pays, armés et embastonnés; les bâtons dont cette garde était munie sont dénommés bâtons à feu, sans doute des fusils très rudimentaires. En outre, plusieurs barques étaient affectées au service de cette garde. Comme celles de ses prédécesseurs qui louaient des vaisseaux à l’étranger, les forces navales du roi René étaient insignifiantes, elles comprenaient seulement quelques caravelles et barques, plus qu’insuffisantes en cas de guerre. En pareil cas le roi recourait aux armateurs marseillais, génois et même florentins, qui lui louaient des galères. L’armement de ces vaisseaux avait lieu à Marseille, principale place de guerre de la côte provençale, dont l’importance paraît cependant avoir été comprise par René, qui veillait avec quelque sollicitude à l’entretien de ses fortifications et autres ouvrages de défense. Bien que ne possédant pas de marine de guerre, le comte de Provence donna successivement à deux personnages la charge de capitaine-général; le premier était Jean de Villages, neveu du célèbre Jacques Coeur; le second, nommé Charles de Toreilles, appartenait à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Leur mission consistait surtout à procurer au souverain les navires nécessaires, à les armer et, sans doute à les diriger et les mener au combat. René paraît avoir eu le dessein de constituer une flotte composée de vaisseaux lui appartenant: le 14 novembre 1437, au cours des préparatifs de l’expédition de Sicile, il aliénait la baronie d’Aubagne au prix de huit mille florins d’or, et affectait cette somme importante à l’achat de trois gros navires génois appelés Auria, Spinola et Corsa. La reine Isabeau de Lorraine avait elle-même amené ces navires du port de Naples en Provence. La détresse des finances du comté empêcha le roi d’augmenter sa flotte composée d’un si petit nombre d’unités; il dut continuer à louer des galères ou à emprunter celles que son capitaine-général Jean de Villages possédait en propre. Mais, il ne suffisait pas de posséder des vaisseaux, il fallait, pour les utiliser, des équipages de rameurs difficiles à se procurer en Provence; aussi en 1448, au moment de l’armement d’un navire, le roi René, apprenant la capture de vingt galériens évadés d’une galère génoise et retenus en détention par le juge de Saint- Maximin, ordonna-t-il aussitôt à ce magistrat et au clavaire du lieu de les faire conduire sous bonne escorte à Marseille où, dit-il, nous en avons à besougner pour aider à armer une galée nostre. Ces instructions furent ponctuellement exécutées et les galériens, que le hasard avait livrés aux mains des gens du roi, allèrent compléter la chiourme du navire qu’on apprêtait dans le port de Marseille. A la fin de sa vie, René s’occupait encore de constructions navales; entre 1477 et 1480, il fit construire deux caravelles et chargea son chambellan, Louis Doria, de surveiller les travaux confiés à un constructeur de galères nommé Alonce Castille, du petit port de Saint-Nazaire, entre La Ciotat et Toulon. Peu de mois avant sa mort les deux navires étaient encore sur chantier; il leur donna les noms de Sainte-Magdeleine et Sainte- Marthe. Le roi avait une dévotion particulière aux deux saintes qu’une tradition pieuse représente comme ayant passé une partie de leur vie en Provence. Son culte pour Sainte- Magdeleine était tel, que, en 1442, il substitua l’image de la célèbre pécheresse à celle de Saint Jean-Baptiste sur le florin provençal. Il lui rendit un nouvel hommage en donnant son nom à l’une des caravelles, tandis qu’il attribuait à l’autre celui de la patronne de Tarascon. Louis Doria a laissé le compte détaillé de la dépense pour la construction de la Sainte- Magdeleine et de la Sainte-Marthe, dépense s’élevant à la somme considérable de 18. 428 florins, 5 gros, 6 deniers, qui fut enpartie couverte par des deniers apportés de Lorrayne en 1478. Le comptable dépensait, semblait-il, avec prodigalité, les sommes que René, alors fort âgé et infirme, et par suite hors d’état d’exercer un contrôle, mettait à sa disposition. Les cordages nécessaires à la mise à la mer des deux caravelles pesaient environ 70 quintaux et coûtèrent 375 florins, 6 gros tandis que les arbres ou grands mâts, pièces non moins essentielles, ne revinrent, pris à Arles, qu’à 276 florins, 8 gros. La plupart des objets qui entrèrent dans la construction furent achetés à Gênes; Louis Doria, génois d’origine, avait sans doute ses raisons de recourir à cette ville déjà rivale de Marseille, alors que les négociants marseillais lui auraient fourni à meilleur compte le matériel qu’il faisait venir à grand frais d’un pays éloigné. Cependant, le taffetas et le drap de soie pour la confection des bannières furent achetés à Avignon; ce devaient être de belles étoffes, car elles ne coûtèrent pas moins de 559 florins, 2 gros, 8 deniers. Les deux caravelles, peintes aux armes royales, sortirent des chantiers de Saint-Nazaire au commencement de 1480; elles furent dirigées sur Marseille par les soins de Louis Doria qui les approvisionna de 70 quintaux de biscuit et de sept quintaux de pois chiches. Elles étaient complètement armées et prêtes à prendre la mer au moment de la mort du roi René survenue le 10 juillet 1480. Charles III, dernier comte de Provence, neveu et successeur du roi défunt, les prêta à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem pour donner la chasse aux corsaires. Ce prince mourut lui-même en 1481, après un règne de quelques mois, laissant au roi de France le comté de Provence et tous ses autres biens, parmi lesquels les navires construits ou achetés par son oncle. Sous Louis XI et surtout Charles VIII, le port de Marseille où s’effectuèrent les armements pour les campagnes d’Italie, devint un véritable port militaire, on y construisit de nombreuses galères et, moins de dix ans après l’annexion à la France, une véritable escadre battant le pavillon aux trois fleurs de lys, s’élançait de notre port à la poursuite des galères génoises. A l’apathie du roi René succédait presque sans transition la fiévreuse activité des rois de France. Comme le vieux comte de Provence, ces souverains ne furent pas favorisés par le sort des armes qui les conduisit à Pavie où, toutefois, ils n’arrivèrent pas sans quelque gloire. J.FOURNIER.
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