Bordeaux Aquitaine Marine

Majunga 1942

Nous sommes 10 septembre 1942. Les anglais rompent les négociations avec le gouverneur de  Madagascar et le général anglais Platt lance le même jour l’opération de débarquement sur Diégo-Suarez et Majunga. L’opération sur Majunga, intitulée « Stream », est réalisée avec une forte couverture aérienne et une escorte importante (le croiseur HMS Birmingham, le porte-avions HMS Illustrious, et deux destroyers australiens, les HMAS Nizam et Norman. Ce débarquement se fera sans grande résistance, si ce n’est celle de quelques mitrailleuses contre le commando N° 5.  J’ai eu l’occasion de lire l’interrogatoire de M. Ratsy Issoulou fait dans les années 60, qui témoigne de l’état d’esprit de la population locale pendant ces évènements. J’ai retranscrit le texte original avec toutes ses imperfections afin de porter un témoignage. Laissons M. Issolou répondre aux questions :  - Ils ont débarqué à Diego d'abord. Toute la guerre et le tra la la. Il y a même eu une bataille aérienne. – trois petits avions de rien du tout – Il y avait Assollant(1) – il s'est fait descendre par un des premiers arrivés à Madagascar. En 42, il était là avec d'autres - il est mort. - A ce moment là, c'était pour Vichy ou pour de Gaulle, mais les français qui étaient là à Majunga ? - Ils étaient pour Vichy. - N'y avait-il pas des représentants gaullistes ? - Si, ça s'est bagarré, çà a fait de la politique, j'ai eu des frères fâchés à mort pendant 10 ans. - Quand les anglais sont arrivés, y avait-il des troupes françaises à Majunga ? Qu'est-ce qu'il y avait comme canons à Majunga ? Il y avait des canons tout de même ? - Il y avait un bataillon, çà représentait à peine une compagnie, deux vieux canons qui tonnaient tous les midis pour donner l'heure. C'est là que le frangin a reçu une raclée (sic), quand on a tiré, l'obus est resté. Les hommes ont plongé dans la tranchée. - Parce qu'il avait organisé une défense ? - Ils étaient là depuis longtemps. - Qui commandait les français ? - Il y avait un commandant d'Armes. Moi, j'étais caporal d'ordinaire, fonctionnaire caporal d'ordinaire. - Deux heures du matin, tout le monde dormait chez soi, personne ne dormait au quartier. A cinq heures du matin, quand on a regardé la rade, il y avait 15 bateaux plus un bateau hôpital. Il n'y avait aucun bateau français. D'ailleurs ce sont les américains qui devaient débarquer d'après ce que j'avais entendu dire, mais les anglais les ont devancé avec des zoulous et des afrikanders. - Alors, plage de débarquement et tout. A côté d’Amborovy il y en avait 5.000 au moins de massés et la plage étaient prise d'enfilade par les mitrailleuses (sic). Heureusement que les gars n'ont pas tiré. S'eut été une hécatombe. Les anglais ont débarqué depuis la mer. - Combien étaient-ils ? - je ne sais pas exactement, mais la plage était noire de soldats. Ils ont fait avancer les zoulous d'abord. Ces gars ont encerclé Majunga, ils ont coupé tous les réseaux téléphoniques, encerclé tous les postes séparés. On ne pouvait rien faire. A Amborovy il y avait un groupe avec deux fusils mitrailleurs, il n'y avait pas de sections. - A Cap Sud, il n'y avait personne ? - Peut-être deux ou trois gars. Sur la route qui va à Amborovy, les anglais arrivaient : « it is a long way to Tipperary(2) ». Le frangin avait son canon, mais si le coup était parti... Ouf ! A 100 mètres avec un canon ! - Y avait-il eu des négociations entre français et anglais ? - Il y a tout ce qu'on voulait. La moitié de la population de Majunga se partageait entre pétainistes et gaullistes. Ils se bagarraient entre eux, se tiraient dessus à mort. En taule, j'ai connu un petit gars, il avait pris un petit bateau pour tenter de s'échapper. Un autre a réussi à rejoindre l'Afrique du Sud. Il y avait des anglais, sujets britanniques du jour au lendemain en tenue et officiers dans l'armée anglaise. - Il y en a eu un ici, Handy, le gars était de chez Caltex. - Il y en a eu un à une compagnie d'assurances à Madagascar : Mascarelli, qui est dirigée par un fils "maire". Lui, il est devenu du jour au lendemain capitaine dans l'armée anglaise, on se demande comment. - Donc, il y avait une cinquième colonne, avant ? Qui gouvernait ? Le maire ou le gouverneur ? - Non, il y avait un chef de district qui était le maire, peut-être un corse, un chef de province. Il était pétainiste. Mais s’il y avait eu des troupes aguerries et bien commandées, ils auraient fait du grabuge. - Mais pourquoi les français n'ont-ils pas riposté ? Ils n'avaient pas l'air de riposter quand les anglais ont débarqué. - Mais si, ils ont fait leur baroud d'honneur. Ils faisaient "grattés"(? NDLR) dans tous les coins. - Il y a eu des blessés ? - Il y a même eu des morts. (note de l'interrogateur: c'est pourquoi il faudrait contacter Fournier, le directeur de Madauto(3), commandant de réserve, s'il est encore là. Il était lieutenant à l'époque. C'est lui qui a demandé à ce qu'on prenne parmi les réserves des volontaires à présenter les armes à l'enterrement des morts. Il y a eu des morts européens, des français, des civils). - Mais qui sont morts comment ? - On leur tirait dessus. - Mais comment ? Ils étaient retranchés dans la ville ? Il y avait des tranchées dans la ville ? - Non. Pas dans la ville. - A l'époque, c'était à Amborovy à ce moment là. L'espèce de colline. C'est l'hôpital qui est sur cette colline maintenant... Là-haut il devait y avoir une section. - Mais il y avait l'ancienne caserne française - Ca existait. Mais les anglais ont débarqué par le nord d'Amborovy et par le sud de Majunga par la baie de Bombetoka. - N'y avait-il pas des bateaux français à ce moment-là ? - Rien, rien. - Le bataillon qu'il y avait là, est-ce un bataillon de milice ou autre chose ? - Et des mobilisés. On avait mobilisé tout le monde. - Pas de professionnels ? - Il y avait des militaires de carrières, vieux adjudants, un commandant, deux ou trois lieutenants et pas mal de réservistes. - Est-ce que la bagarre a duré beaucoup de temps ? - Deux heures, ils ont attendu et davantage. Il y avait des communications. Le commandant d'armes s'était replié. Son baroud d'honneur fait, il a fait venir un drapeau blanc et s'est rendu. Et les gars qui, plus loin tapaient sur les gars, n'avaient plus d'ordres, ils attendaient. - Mais devant Majunga, y avait-il d'autres troupes anglaises ou françaises ? - Après, quand les gars sont montés sur Tana, Tana a envoyé des troupes pour défendre le pont de la Betsiboka – il y a eu pas mal de morts là aussi – ils ont fait sauter le pont. - Ensuite il y a eu une bagarre sérieuse du côté de Mahatsinjo – c'est à 202 km de Tana – Il y a eu de la casse, pas mal de blessés, d'autres ont été tués. - Dans l'ancienne troupe anglaise, il n'y avait absolument pas de troupe française libre. - Il n'y en a pas qui se sont engagés ? - Tout le monde du jour au lendemain. - Le paternel avait un hôtel à Majunga. – tous les matins, à six heures, il se levait. De la véranda, il se postait devant la porte. Elle a été encerclée par une rafale de pistolet mitrailleur. J'ai vu des balles qui avaient encerclé la tourelle. - Et ça, c'était le jour de l'arrivée des anglais ? - Oui. A cent à l'heure, ils ont du lancer leurs engins. Et ma mère, deux balles l'ont  touchée, puisque quand elle a entendu cette rafale, elle s'est présentée sur le pas de la porte. Après les gens sont arrivés avec leurs crosses pour ouvrir la porte. Mon père ouvre son hôtel. Sur le mur, il y avait une grande photo de Pétain. Ils disaient :"il faut enlever ça, c'est dangereux pour vous". Et le lendemain ou quelques jours après, il mettait de Gaulle à la place. - Mais à ce moment là, de Gaulle était populaire ? On le connaissait déjà ? - Oui - Recevait-on des émissions de radio à ce moment là ? - Oui, mon frangin était gaulliste à fond. Il prenait des émissions. C'était mauvais comme réception : conseils de milices, de clandestins si on peut dire. Pour écouter Londres, il fallait insister. - Mais à Majunga même, il y avait des fréquences de radio ? - Il y en avait pour communiquer avec Paris. - J'ai vu des zoulous, une sorte d'animal avec des clés partout. – Ils croyaient que tout leur était permis, mais ils étaient fusillés sur le champ. Dans l'hôtel, il y avait des anglais qui étaient ivres. A partir de 9 heures du soir, il fallait les mettre dehors. Ils faisaient scandale. Les soldats étaient maltraités. On les prenait par les pieds, par les bras et on les jetait dans les camions de transport de troupes. De quoi les tuer. - Ils sont restés combien de temps en occupation là-bas à Majunga ? - Peut-être deux ou trois mois. Après ils sont montés sur Tana. - Mais qu'est-ce qui restait à Majunga ? - Des gars, il devait y en avoir. Ils ont envoyé des gars à Befetolama (?), un peu avant la Betsiboka. Ils les ont envoyés à pied avec le matériel qu'ils avaient. - Ils ont amené des avions. Il y avait un porte-avions ? - Il y avait des avions anglais. Je crois que le porte-avions était à Diego. Après, à Majunga, il y avait quelques petits avions. Si vous allez à Majunga. Il faut y aller. C'est un  grand hangar. Il est loué par un grec, Sarelacos. – il fait des arachides, du raphia, des cuirs, etc. – Il l'a loué à la commune. Il est percé de trous partout et les avions ont grillé au sol. - Il y avait trois avions français, vous m'avez dit tout à l'heure? - Non, à Diego. Je crois qu'il y avait trois avions qui ont été descendus. - A Majunga, il y avait des avions français ? - Grillés au sol. - Il y en avait combien à peu près ? - Je ne sais pas. J'étais jeune, j'étais Assimilé(4) – pour trouver à manger. Il y avait le blocus à Madagascar depuis plus d'un an. On n'avait plus rien, pas de médicament et le médecin-chef de l'hôpital, devenu général, conseillait le tabac et l'alcool comme médicaments... Après, ils ont déclaré Tana, ville ouverte, et ils sont descendus jusqu'à "Angouste". Alors les anglais ont été sucrés. - C'est à Majunga, qu'il y avait un bataillon français ? Il y avait des troupes malgaches aussi. - Oui il y en avait aussi pour les métropolitains, les somaliens. - Les bataillons somaliens devaient venir aussi ? - Oui, il y avait aussi les garde-côtes, les brigadiers du Sénégal. (NDLR. Le père de Ratsy étant commissaire du port en 1962, il y avait encore des sénégalais là-bas au port). - La majorité étaient des sénégalais de Dakar. Avec les allumettes au phosphore, ils se faisaient des balafres. Alain Clouet Notes (1) Le capitaine Assollant était l’un des quelques pilotes venus de Tananarive sur des Morane 406 et des Potez 63 pour attaquer la flotte anglaise. Il sera descendu par les anglais comme plusieurs camarades. Il avait ouverte la plupart des lignes commerciales de la région (voir sa biographie sur : http://www.cieldegloire.com/004_assollant_j.php ).  (2) Allusion au très populaire chant de marche des soldats anglais lors de la Première Guerre Mondiale. (3) Importateur de Renault. (4) Ratsy était métis d'origine mozambiquaise.  
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